30/06/1994 17:57 Alter: 25 yrs

Recontre avec Tchinguiz Aitmatov

Kategorie: 46/1994 - Neudorf 46/1994 - Neudorf

??Il fut un blanc navire? ?Der weiße Dampfer" Le héros de cet ouvrage, un enfant kir-ghiz, délaissé par ses parents divorcés, cherche a la forêt un renne mystérieux, la ?mère des mârals a la belle ramure", émouvante figure maternelle dont son grand-père Mômoun lui a raconté l'histoire. La forêt occupe une mon-tagne au pied de laquelle s'étend le lac Issyk- Koul. Sur ce lac glisse un beau navire blanc. Le père du petit garçon fait partie de son équipa-ge. Du haut de la montagne l'enfant aperçoit la surface de l'eau ? il voudrait descendre avec le torrent et rejoindre son père a bord du bateau . . . 24 Tchinguiz Rencontre avec Aitmatov L'auteur de l'ouvrage, Tchinguiz Aitma- tov, vit a Luxembourg. Il y a exercé les fonc-tions d'ambassadeur soviétique et d'ambassa-deur russe. Cet écrivain célèbre que sur cer-taines photos on voit a cheval, habillé en dji- ghite, cavalier guerrier, tenant la cravache a la main, vita présent dans notre ville, non loin de quelques grands magasins animés mais dans une rue calme, fermée au trafic, et, du côté de son jardin, l'auteur de ?Il fut un blanc navire" contemple une vaste étendue de prés, de paisi-bles pâturages. Au milieu du mois d'avril, Tchinguiz Aitmatov a bien voulu m'accueillir dans sa nouvelle demeure et je lui ai posé rapidement une première question ? sur un sujet qui me tenait a coeur: ?Qu'en est-il des «réunions du lac Issyk-Koul»?" Et Tchinguiz Aitmatov de me rappeler qu'il a fondé le ?Forum du lac Issyk-Koul", avec l'aide de son ami Mikhail Gorbatchev, a un moment où la perestroïka semblait pro-mettre a l'Union soviétique et a l'humanité entière un renouveau de paix et de progrès. Aitmatov alors a organisé une première ren-contre de grands représentants de la vie cultu-relle et spirituelle ? tels Arthur Miller et Peter Ustinov. Il a reçu a Moscou les invités des cinq continents pour les emmener sur les bords de l'Issyk-Koul. D'autres réunions du Forum ont eu lieu dans la suite. Au début de son séjour a Luxembourg, Tchinguiz Aitmatov m'a offert le ?Record of Proceedings" de la quatrième rencontre qui s'est déroulée a Mexico, en 1989. On y pose la question: ?What is the Issyk-Koul Forum?" pour donner la réponse suivante: ?It is a non-governmental and inde- pendent world organization, a think tank. Its objective is to make the world better prepared to face the crises which are looming as a result of technological change as the 21" century approaches." En 1991, au moment de recevoir cette brochure des mains de l'ambassadeur-écri-vain, je lui ai demandé s'il ne souhaitait pas organiser une réunion de son Forum dans notre capitale et il m'a répondu de façon affir-mative: Pourvu que les autorités luxembour-geoises offrent leur appui financier, la chose était, disait-il, tout a fait faisable. Aujourd'hui, en 1994, il m'explique que les événements historiques démontrent que l'idée du Forum est dépassée: ?Nous espé-rions réussir dans notre lutte en faveur du dés-armement, note-t-il, tandis que de nos jours tous les gouvernements s'appliquent a vendre des armes . . ." Dans un de ses grands romans, ?Der Richtplatz" dans la traduction allemande, en français ?Les rêves de la louve", Aitmatov situe la dernière scène sur les rives de l'Issyk- Koul. La louve aux yeux bleus, Akbara, ?la Grande", qui représente la Nature, a été pri-vée à trois reprises, par les hommes, de ses louveteaux. Pour satisfaire ses aspirations maternelles, elle finit par enlever un enfant. Boston, le père du petit garçon, tire sur la louve ? il la tuera mais après avoir tué d'abord son fils. Et le voici, désespéré, au bord du lac dont les eaux respirent comme elles ont respiré la veille et comme elles respireront demain: Tchinguiz Aitmatov était écologiste quand nous n'avions pas encore formulé la notion d'écologie et la protection de la nature, a ses yeux, est un des premiers devoirs de l'être humain.S'il n'est pas question de ressusciter le ?Forum de l'Issyk-Koul" pour l'année euro-péenne de la culture 1995, que nous propose le grand auteur pour les ?Journées de Mondorf" qui renaîtront à cette occasion, au mois d'avril prochain? ? ?Je suis au courant, me répond Tchinguiz Aitmatov, j'y ai été invité," et il me soumet tout un programme. ?La rencontre, affirme-t-il, devrait reposer sur des thèmes, et puisqu'à leurs débuts ces journées étaient essentiellement poétiques, je commencerai par suggérer l'idée d'une étude de la poésie au seuil du XXI' siècle. Pensons à la poésie comme art, comme genre, et n'oublions pas qu'auprès de toutes les communautés humaines elle constitue l'aurore de la littéra-ture. Elle naît vraiment au sein du peuple. Comme il me semble que je ne connais pas assez intimement les autres littératures, je me bornerai à parler des lettres russes. A mon sens, le poète authentique, le poète absolu, c'est Alexandre Pouchkine. Alexandre Pouch-kine que tous les Russes lisent, comprennent et aiment." Nous constatons qu'Aitmatov qui fera venir à Mondorf son ami Evguéni Evtouchen-ko, pourvu qu'il en reçoive l'autorisation de la part des organisateurs luxembourgeois, conserve la conception russe, ou soviétique, d'une poésie nationale, à la disposition de tous. Comme il paraît être loin des poètes her-métiques si nombreux dans les pays occiden-taux! Y a-t-il une crise de la poésie? Le public prend-il ses distances vis-à-vis d'elle sous l'emprise de la télévision, du cinéma, du stade? Comment la poésie pourra-t-elle s'é-tendre, se renouveler? Ce sont là quelques questions que Tchin-guiz Aitmatov aimerait nous faire traiter en 1995. Deuxième grand thème pour Mondorf ? le roman. Ici Tchinguiz Aitmatov se trouve dans un domaine familier, celui du genre épi-que qu'il cultive depuis ses débuts en littéra-ture. Quelle a été l'évolution du roman? Com-ment se présente-t-il à la fin du XXe siècle? Quels sont, actuellement, ses problèmes d'es-thétique, de style? Quelles sont les relations entre création littéraire et critique? Comment envisager les concepts de ?littérature de masse" et de ?littérature élitiste"? Tchinguiz Aitmatov lui-même estime que la littérature populaire n'est pas nécessaire-ment inférieure mais que nous devons faire des efforts pour fournir à tous les êtres humains l'accès à la littérature la plus élevée. Si à Luxembourg on tenait compte des suggestions d'Aitmatov, à mon tour je propo-serais à Anise Koltz de confier à la revue ?Estuaires" l'organisation de la partie poésie et celle de la partie roman à la ?Société luxem-bourgeoise de littérature générale et compa-rée Dans l'étude des littératures, la connaissance des langues est d'une importance capitale. ?Je regrette vivement, me dit Tchinguiz Aitmatov, de ne parler aucune langue occiden-tale. Ma famille me pousse à entreprendre l'étude de l'une d'elles, cependant à mon âge un tel travail me prendrait beaucoup de temps et j'ai besoin de toutes mes forces pour achever mon oeuvre littéraire." Toutefois Aitmatov se réjouit beaucoup de ce que ses enfants adoles-cents, à l'Ecole Européenne, acquièrent les connaissances linguistiques qui font défaut à leur père. Sa fille Chirine, âgée de 17 ans, pense à des études de chant ou bien de philolo-gie ou d'histoire, de psychologie. Le garçon, Elgar, va sur ses 16 ans. Il s'intéresse à la pein-ture, à l'architecture. Nous sommes en pré-sence d'une véritable famille d'artistes. Avant son mariage Madame Aitmatova a été cinéaste. C'est en rédigeant le scénario d'un film tiré d'un ouvrage de l'écrivain qu'elle a fait la connaissance de son futur mari. Comme ses enfants et comme son époux, elle aime la musique, langage universel. Jusqu'à présent, malheureusement, dit Tchinguiz Aitmatov, je n'ai guère eu de contacts avec les écrivains luxembourgeois. L'ignorance des langues forme un obstacle majeur. Mais je reste disponible à toute ouver-ture, à toute collaboration. Pour le moment, je vois surtout les Luxembourgeois qui parlent le russe, Anise Koltz, présidente de l' ?Associa-tion Luxembourg-Russie", et Guy de Muyser qui est un si fin connaisseur en matière d'arts plastiques. Ala rentrée prochaine, la maison Unionsverlag de Zurich publiera un nouveau roman de Tchinguiz Aitmatov. La traduction allemande paraîtra avant la version originale russe. ?En russe, me dit l'auteur, le roman s'intitule «Le signe (la marque) de Cassan-dre»." Il ne peut pas m'indiquer le titre de la traduction allemande. Au mois de mars, la presse luxembourgeoise nous a appris que l'Autriche venait de conférer à Tchinguiz Ait- matov son Prix d'Etat de Littérature Euro-péenne pour 1993. (L'année précédente, la même distinction avait été reconnue à Salman Rushdie et je me rappelle que parmi les lau-réats se rencontre aussi la Française Simone de Beauvoir.) Pour Tchinguiz Aitmatov, ce prix autri-chien constitue une récompense de poids, une reconnaissance publique de sa présence en Europe occidentale. Il a d'ailleurs le plus grand nombre de lecteurs dans les pays de lan-gue allemande où, tous les ans, il vend 100.000 exemplaires de ses ouvrages. Il publie réguliè-rement, soit en Allemagne, soit en Suisse, des livres nouveaux tels ?Liebeserklärung an den blauen Planeten", en 1993, et ?Begegnung am Fudschijama", ouvrage qu'il a rédigé en colla-boration avec son ami japonais Daisaku Ikeda (1992). A côté des publications nouvelles figu-rent de nombreuses rééditions telles celles de ?Dshamilja", ?Der weiße Dampfer", ?Frühe Kraniche", ?Der Junge und das Meer". Livres de poche et belles éditions alternent et l'écri-vain ? ce n'est pas une plaisanterie ? n'est pas à même d'indiquer le nombre de toutes ces éditions et rééditions. Très récemment, en 1994, la maison Unionsverlag a publié en ver-sion séparée ?Die weiße Wolke des Tschinggis Chan", long récit qui fait partie du roman ?Ein Tag langer als ein Leben". C'est, dans le cadre d'une narration passionnante, une condamnation de l'oppression et du despo-tisme contre lesquels se dressent la conscience de la liberté et l'amour qui unit un jeune cou-ple. Pourquoi, après avoir pris sa retraite de diplomate, a-t-il décidé de rester à Luxem-bourg? J'en suis surprise surtout parce que je sais que le président du Kirghizstan a souhaité lui confier le poste d'ambassadeur de sa terre natale en Belgique. ?Le Kirghizstan n'a pas encore d'ambas-sade à Bruxelles, me répond Tchinguiz Aitma- tov. On n'a pas encore trouvé d'immeuble, aucune installation n'est prête. En supposant que peut-être un jour je puisse exercer de telles fonctions, je n'en demeurerai pas moins, pour le moment, à Luxembourg où je trouve ce qu'il me faut avant tout, le recueillement, le silence pour écrire. Il me plaît que la ville de Luxem-bourg soit classiquement européenne ? elle possède de vieux quartiers, des ruelles étroites datant d'autrefois, des quartiers où s'érigent les banques, témoins de notre temps, et, avec le Kirchberg, un «domaine de collectivisme européen»." 2526 RENCONTRE AVEC TCH1NGUIZ AITMATOV Thinguiz Aitmatov voit le Luxem-bourg comme étant un centre de l'Europe et il admet avec franchise que son installation parmi nous (dans une des rues les plus tran-quilles de notre ville!) lui apporte un grand avantage matériel. A partir d'ici, les contacts avec ses éditeurs allemands, suisses, français, norvégiens, etc. sont particulièrement faciles. La télévision allemande d'ailleurs a tourné un film sur la vie d'Aitmatov (ARD, Berlin). Les images du début ont été prises à Luxembourg. Bientôt le film sera diffusé. Une première pro-jection luxembourgeoise aura lieu au Centre Culturel A.S. Pouchkine. ?On me demande toujours ce que je pense du Luxembourg", me fait remarquer Aitmatov (je viens de lui poser la même ques-tion). Je lui raconte que Goethe et Victor Hugo nous ont laissé de bien belles observa-tions sur les villes de Luxembourg et de Vian-den ? nous en avons besoin pour notre publi- ?Jusqu' à présent, malheureusement, dit Tchinguiz Aitmatov, je n'ai guère eu de contacts avec les écrivains luxembourgeois. ignorance des langues forme un obstacle majeur. Mais je reste disponible toute ouverture, à toute collaboration.? cité touristique. Peut-être nous attendons- nous de la part d'un Tchinguiz Aitmatov à une même intervention? N'ai-je pas découvert dans un bulletin de la communauté baha'ie toute une page consa-crée à l'ouvrage ?Liebeserklärung an den blauen Planeten" et à l'amitié qui unit Aitma- tov au baha'i Feizollah Namdar qui, d'un côté, a vécu dans notre pays et, de l'autre, est l'interlocuteur de l'écrivain dans l'ouvrage que je viens de mentionner! ?Je m'intéresse à. toutes les religions ? telle est la réaction de Tchinguiz Aitmatov Elles prétendent conduire l'homme vers Dieu mais elles sont aussi à l'origine des discrimina-tions et des haines les plus violentes. Dans cet ensemble, la religion baha'ie me paraît comme animée d'un esprit unificateur. C'est pour cette raison qu'elle m'inspire de l'estime. Dans son nouveau roman, ?La marque de Cassandre", Tchinguiz Aitmatov traite ?des problèmes contemporains". C'est tout ce qu'il m'a appris à ce sujet. Toutefois nous savons qu'au milieu de la tourmente actuelle cet écri-vain continue à croire à la présence d'une étin-celle divine dans l'enfant ? comme il dit à la fin de ?Il fut un blanc navire". Il voit la possibili-té, pour l'être humain, de se transformer en dieu, en quelque sorte. De telles considéra-tions se rencontrent dans ?Liebeserklärung an den blauen Planeten", par exemple, et dans ?Der Richtplatz". Je parle de Dieu mais je n'oublie pas la misère des hommes. Dans les deux patries de Tchinguiz Aitmatov, le Kirghizstan et la Rus-sie, les populations souffrent cruellement ? et le voici, lui leur porte-parole, si loin d'elles. Cependant il affirme que la distance ne l'empêche pas de vivre et de sentir avec les siens. Espérons donc que dans ses nouveaux livres, comme dans le passé, il saura être leur défenseur! Rosemarie Kieffer Seulement quelques heures avant l'impression de notre revue nous avons appris la triste nouvelle que Madame Rosemarie Ki cf est décédée le 10 jui llet 1994 â la suite d'une longue et pénible maladie l'âge de 61 ans. Dans le prochain numéro de Ons Stad, nous reviendrons â la vie et â l'oeuvre de cette femme remarquable. (Réd.)


Dateien:
PDF(841 Kb)

46/1994 - Neudorf

p.  1