30/06/1994 17:57 Alter: 25 yrs

Une finlandaise à Luxembourg

Kategorie: 46/1994 - Neudorf 46/1994 - Neudorf
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?30 Marja-Leena Junker est bien à l'image de ce qui est possible dans la société cosmopolite d'aujourd'hui. Finlandaise, épouse d'un fonctionnaire européen installé à Luxembourg depuis plus de vingt ans, directrice de théâtre à Luxem-bourg, actrice à Paris et à Bruxelles: une intégration qui enrichit la vie culturelle de notre ville, une ouverture indispensable pleine d'exigences. Mais au-delà de cette constatation socio-culturelle, il y a un destin individuel, il y a un être humain, une femme qui a forgé sa carrière et sa vie en grande partie à travers le théâtre, il y a un engagement de tous les ins-tants pour l'animation théâtrale dans la ville de Luxembourg. Photo: Christophe Olinger Une comédienne de langue française ?J'ai quitté la Finlande à l'âge de 18 ans, le baccalauréat en poche. Je voulais être journaliste, je suis restée une année en Suède, une année à Londres, j'ai épousé un Français sans connaître un mot de français. Au début nous avons communiqué en anglais, j'ai appris le français à l'école Ber- litz." Et justement l'actrice qui joue en fran-çais et qui donne des cours de diction fran-çaise au Conservatoire de la ville de Luxem-bourg s'interroge encore aujourd'hui en éclatant de rire: ?C'est une folie, on ne peut pas jouer dans une autre langue que la sien-ne, la langue fait partie de votre être, elle vous colle à la peau! Et pourtant je le fais depuis 15 ans!" Certes, depuis son mariage, elle vit dans un milieu francophone, et si ses filles ont appris le finlandais au cours de longues vacances d'été dans son pays natal, la lan-gue de communication de la famille Junker est le français. Comme toujours, dans le Luxembourg plurilingue, le rapport à la langue tracasse tous ceux qui travaillent avec la parole humaine. Quand on lui fait remarquer sa réussite exemplaire comme actrice dans une langue à laquelle elle n'est venue que sur le tard, elle rétorque: ?C'est tellement plus difficile de jouer dans une langue seconde. Tout doit être appris, la diction bien sûr, la respiration, le rythme... Au Conserva-toire, dans mes cours de diction ou d'art dramatique, je vois la difficulté de mes élè-ves luxembourgeois ou allemands à domi-ner tous les aspects de cet apprentissage." L'enseignante en est venue à analyser la phonologie comparée du français et du luxembourgeois pour mieux corriger ses élèves. Directrice de théâtre L'actrice, elle, est plus difficile à saisir. Non, elle n'a jamais fait d'études théâtrales, certes, elle a joué un peu de théâtre à l'école, mais rien de suivi. Elle est venue au théâtre à Luxembourg, c'est par des amis qu'elle a eu des contacts avec Philippe Noesen dont elle a été l'élève pendant six ans tout en jouant au Théâtre du Centaure. Elle continue à suivre des stages, ici ou là, pendant une semaine ou deux, pour se ressourcer, elle va au théâtre partout où elle se trouve à l'étran-ger. A examiner sa carrière théâtrale propre-ment dite, on constate qu'elle est indisso-ciable de son activité de directrice du Théâ-tre du Centaure. Le regret se mêle à la satis-faction: ?Nous organisons au Centaure depuis trois, quatre saisons plus de 130 manifestations par an, cette année proba-blement plus de 150. C'est énorme, surtout si l'on considère le travail pratique à accom-plir, comme p.ex. la gestion de la salle, les lettres à écrire, la billetterie. J'ai une très bonne équipe avec moi au conseil d'admi-nistration, mais beaucoup revient vers moi. Mais somme toute ce n'est pas si mal de s'occuper de choses pratiques, il faut être humble et réaliste, avec un budget de 4 mil-lions par an environ, nous abattons un travail énorme, alors que les théâtres subvention-nés à l'étranger gaspillent pas mal d'argent." Elle a une petite inquiétude pour la fameuse année culturelle 1995. Dépendant du sponsoring, avec des subventions publi-ques reconduites d'année en année, le Cen-taure a peur de faire les frais de 1995. ?Nous n'avons pas introduit de projet spécial, nous aimerions bien continuer notre travail nor-mal, mais pour cela il faut que notre budget soit maintenu à son niveau actuel."Le paradis et l'enfer L'actrice qu'elle est aimerait bien jouer dans une structure professionnelle bien assise, où elle serait libre de tous ces soucis, pour ne se consacrer qu'A son travail théâ-tral. Parfois, dit-elle, c'est le ras le bol: ?Le théâtre au Luxembourg, pour une petite troupe privée, c'est le paradis et l'enfer â la fois." Le paradis, c'est qu'un individu peut encore faire aboutir un projet. C'est une liberté extrêmement précieuse qui n'existe plus à ce point dans d'autres pays. La déli-quescence ou la légèreté des structures permettent cette liberté. ?Mais quel mépris au Luxembourg pour le travail que l'on fait. Non seulement, il n'y a que peu d'argent, public et privé, pour le théâtre, mais le public lui-même a souvent une attitude désinvolte qui déprécie notre travail. Et souvent, l'esbroufe rapporte plus que la qualité!" Elle se souvient d'avoir joué en été 1984 pendant six semaines au théâtre municipal de Lahrti, sa ville natale. Elle compare avec Luxembourg: ?Voilà une ville de 100.000 habitants, donc à peu près le nombre d'ha-bitants de l'agglomération de Luxembourg, qui dispose d'une troupe permanente de 35 acteurs à plein temps, à côté d'un certain nombre de compagnies privées. Nous y avons joué 43 représentations dans un théâtre en plein air de 600 places, complet tous les soirs. Le public est véritablement populaire, les entreprises achètent des bil-lets en bloc pour leur personnel, les soldats des garnisons environnantes y viennent. Bref, le théâtre y a sa place et sa fonction sociale." Et de constater qu'au Luxem-bourg, le théâtre, malgré d'évidents progrès ces dernières décades, trouve difficilement son public et sa place dans la société. Mais elle n'est pas amère, elle ponctue ces remarques de grands éclats de rire, et pourtant elle est très claire sur ses exi-gences: ?Nous ne faisons pas de compro-missions pour le public, mais nous recher-chons un équilibre. Sans public, il n'y a pas de théâtre, donc il faut le cultiver. Mais ce qui m'importe, c'est la qualité. Miser sur la qua-lité, finit toujours par payer!" De beaux rôles de femme Toujours, il faut la ramener vers son tra-vail d'actrice. ?J'aime surtout les beaux rôles de femme, pleins, dramatiques." Elle cite tout de suite Isée de Partage du Midi de Claudel, sa récente Célimène dans Ce& mène et le Cardinal, de Jacques Rampal, elle aimerait jouer Phèdre. Dans ce genre, elle admire Delphine Seyrig, Maria Casarès, de nos jours Isabelle Huppert. Et dans cet ordre d'idées elle est fière d'avoir découvert Myriam Müller au Conservatoire, grande actrice à ses yeux, qui est en train de faire une belle carrière en France. Elle m'annonce que la jeune femme est en train de tourner son premier grand rôle au cinéma, dans un film de Jean Delannoy Marie de Nazareth! La comédienne qu'elle est avant tout s'est aussi consacrée â la mise en scène. Là aussi, elle a appris sur le tas, un peu par la force des choses. ?C'est cher pour une petite compagnie comme la nôtre d'engager un metteur en scène à l'extérieur." Depuis que Philippe Noesen est devenu directeur du théâtre d'Esch, c'est elle qui assume la plus grande partie de ce travail-là. De sorte qu'en 1993 elle n'a pas pu créer de nouveau rôle. ?Au début, dit-elle, j'ai voulu en faire trop, j'ai surchargé mes mises en scène, puis peu à peu j'ai simplifié, simplifié encore pour concentrer l'essentiel sur le travail des acteurs. D'ailleurs, il faut être acteur pour être metteur en scène. Il doit guider avant tout les acteurs." Alors, dans tout ce travail multiforme et exigeant, que recherche-t-elle, d'où lui vient l'énergie de continuer? A l'écouter parler, on sent bien qu'elle est toute entière engagée dans son métier. Oui, dit-elle, elle peut gagner sa vie avec ce métier, avec ses cours au Conservatoire, ses mises en scène, ses engagements à l'étran-ger. Or, ils sont rares, les professionnels du théâtre, â pouvoir l'affirmer à Luxembourg. ?Pour les jeunes, c'est très dur de vivre du théâtre dans notre pays comme dans la grande région. Un de mes élèves, Frank Sasonoff, un Lorrain, qui est un excellent acteur, se démène pour jouer un peu par-tout, et il réussit tout juste â joindre les deux bouts." Surtout, ses déplacements â l'étranger et la reconnaissance internationale de son travail d'artiste lui sont indispensables. On se rappelle le grand succès de La Voix Humaine de Jean Cocteau, créé en 1985 au Centaure dans une mise en scène de Jean o CC Ct. Reconnaissance internationale Périmony, et joué avec un succès fou 138 fois au Théâtre du Tourtour à Paris. Fin 1993 début 1994, pendant six semaines, elle a joué Célimène et le Cardinal au théâtre La Valette d'Ittre, près de Bruxelles. Justement, ces déplacements à l'étran-ger se font dans des réseaux qui n'ont rien d'officiel, fondés uniquement sur les affinités et les sympathies. Beaucoup mieux que dans des structures officielles, les échanges ont lieu facilement entre petites compagnies et petites salles. Elle se réjouit des bonnes critiques dans la presse française et belge. Pour son déplacement à Ittre, voici ce qu'a écrit «La Libre Belgique» du 14 février 1994: ?... Marja-Leena Junker, qui a autant de classe que de sensibilité, grande dame qui a conservé des roueries de sa folle jeunes-se." Dans .Le Soir» des 19/20 février 1994: ?Marja-Leena Junker est à la fois vive, sensi-ble et intelligente dans le rôle de Célimène." Dans le même journal le 24 février 1994: ?Célimène est jouée par une comédienne finlandaise qui préside aux destinées du théâtre du Centaure â Luxembourg, Marja-Leena Junker; actrice racée, â la beauté altière, elle articule le vers français avec une belle gourmandise qu'un léger accent épice d'une séduction supplémentaire." Ah son accent! Elle constate que les cri-tiques en France et en Belgique relèvent cet élément d'exotisme qu'ils aiment bien trou-ver chez les étrangers, parfois difficiles à ?classer". Elle s'en amuse gentiment: ?Le public aime bien cette différence." Différente, elle l'est assurément, par sa trajectoire imprévisible, par sa volonté farouche de porter à bout de bras une entre-prise qu'elle n'en finit pas de toujours recommencer, par sa beauté et son intelli-gence, par son talent indéniable. Quelle chance que d'avoir cette Finlan-daise â Luxembourg! Ben Fayot Marja-Leena Junker dans ?Partage du Midi" de Claudel


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46/1994 - Neudorf

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