06/05/2010 15:40 Il y a : 9 yrs

La photographie au Luxembourg - Une scène artistique prolifique

Catégorie : 93/2010 - Artiste indépendant 93/2010 - Artiste indépendant

D ’abord marquée par la présence de photographes humanistes comme Norbert Ketter (1942 -1997) ou plus tard Yvon Lambert (toujours actif) puis par des photographes liés au groupe zone 6 comme Luc Ewen, Yvan Klein, Jean Luc König, Michel Medinger ou Roger Wagner, la photographie luxembourgeoise s’est depuis la fin des années 80 de plus en plus développée dans le domaine de la recherche photographique dite plasticienne. Encouragés par la présence d’institutions comme le centre Nei Liicht et le CNA, mais aussi le Mudam et le Casino Luxembourg Forum d’art contemporain, de nombreux plasticiens se sont consacrés à la photographie en expérimentant les différentes facettes du médium. Des artistes comme Simone Decker avec sa série Chewing and folding in Venice, présentée à la Biennale de Venise, en 1999, ont su explorer le «photographique» en jouant sur le point de vue et la temporalité de la photographie. D’un côté elle l’a fait en suggérant une monumentalité sculpturale à partir de petites formes de chewing gum photographiées à différents endroits de Venise, de l’autre dans la série So Weiß, weißer geht’s nicht elle s’est servie accessoirement de projecteurs de cinéma, de la surexposition et de la lenteur du temps de pose pour effacer les façades des maisons d’une agglomération sociale en Allemagne. Cette approche plasticienne de la photographie qui privilégie la construction conceptuelle de l’image plutôt que l’instant décisif s’est déployée sous différents aspects au Luxembourg depuis les années 90. La photographie luxembourgeoise s’est vue ainsi explorer de nouvelles formes pour aborder les thèmes sociétaux contemporains. De la mise en scène narrative aux reconstructions du réel les photographes poussent le questionnement du médium jusqu’aux limites du virtuel. Le jeu de l’échelle et de la perspective photographique accompagné d’une réflexion sur la présence et l’absence, sur le plein et le vide trouve dans la série After Midnight de Bruno Baltzer une expression dialectique qui se situe entre le réel et la fiction. Chaque image, montrant les lieux nocturnes abandonnés de la foire sous forme de reconstruction photographique, devient une projection décalée de spatialité et de temporalité où se mélange l’objectivité de la prise de vue avec la subjectivité de la perception. Plutôt que d’exprimer le mouvement de la foule dans une ambiance foraine diurne, l’artiste cherche la confrontation formelle en déconstruisant les représentations collectives «typiques» de la fête foraine. Plus qu’une simple opération d’enregistrement, la photographie de Baltzer, comme on le constate aussi dans sa nouvelle série La gloire de mon père, est un questionnement permanent des propres représentations confrontées aux possibilités photographiques. Pour Pasha Rakiy, photographe d’origine iranienne, vivant au Luxembourg, cette dimension critique de la représentativité du médium photographique se traduit dans sa série NYC Ghost I-X 2008 par ce que Christian Gattinoni et Yannick Vigouroux appellent «l’écriture d’une fiction documentaire» (dans La photographie contemporaine, éd. Scala 2009). La question actuelle des mutations du médium (du photographique à l’artistique et de l’analogique au numérique) est posée en terme purement photographique chez Geneviève Biwer dans sa série intitulée Série Bleue exposée dans le cadre du Mois Européen de la Photographie à la galerie Nosbaum&Reding en 2006. Comme des strates d’immatérialité ces paysages narratifs nous emportent dans le mouvement presque pictural des surfaces bleues qui absorbent l’image. Issue de cette génération d’artistes pour laquelle les images photographiques sont avant tout construites, Carole Chaine de son côté excelle dans la mise en scène infographique de sujets qui illustrent aussi les mutations de la représentation. Photographe plasticienne ou «scanographe» comme récemment défini dans le dictionnaire de la photographie, elle fait tout pour brouiller les pistes et tromper nos perceptions, notamment dans ses séries Fleurs du mal et I scream for ice-cream. Si les transmutations du réel ont généralement leur source dans l’image enregistrée, au contraire chez Elisabeth et Carine Krecké l’origine de l’image est fictive. Leur démarche est particulière dans la mesure où la photographie est le résultat d’une construction qui part d’une image mentale pour aboutir à une solution «photographique». En commençant par le dessin de mémoire elles font émerger par traitement numérique et tirage photographique l’image glamour des figures mythiques d’Hollywood sous forme de grandes photographies en noir et blanc. La jonction entre réel et fiction est aussi à la base des œuvres de Laurent Friob Dans la série Réalisme abstrait, il s’approprie les représentations de la grande peinture de l’expressionnisme abstrait en photographiant des pans de murs dans différentes villes européennes. A partir de la réalité urbaine, il crée des «all over» photographiques qui par la décontextualisation et le grand format deviennent elles-mêmes des œuvres abstraites. On retrouve ce degré d’abstraction de la photographie dans les dialogues photographiques avec la nature dans les séries poétiques de Raymond Clement comme dans l’approche sculpturale de Gérard Claude explorant d’autres espaces et traces photographiques. Du côté du rapport au corps dématérialisé, la photographie de Vera Weisgerber s’inscrit dans un processus de déconstruction et de reconstruction révélant des détails qui par leur force interactive créent des liens inattendus entre intérieur et extérieur, entre concept et affect. L’installation au centre Nei Liicht dans le cadre de l’exposition Faire la peau de l’inconscient en 2009 a témoigné de cette force de mutations de l’image photographique. Cette façon d’explorer une certaine quotidienneté en transformant le privé et le public en images déconstruites contemporaines présuppose une démarche conceptuelle qui se traduit différemment selon les sensibilités des artistes. Mike Lamy, à travers sa verve graphique explore une certaine métaphysique du banal en isolant des objets dans des compositions très simplifiées tandis que pour Véronique Kolber le quotidien est lié à l’histoire personnelle. Chez elle la photographie participe à créer des fictions de la mémoire où autoportrait et images d’albums de famille fusionnent. Les fictions chez Elvire Bastendorff s’inspirent souvent de ses lectures comme c’est le cas de la série de photographies d’après La mer écrite de Marguerite Duras. L’ambiance durassienne qu’on retrouve dans la plupart de ces images révèle cette caractéristique partagée d’une certaine sublimation ou transfiguration du banal. A quelques exceptions près, comme en témoigne la série de Galbats présentée dans le cadre de Great expectations. Contemporary photography looks at today’s Bitter Years au Casino Luxembourg, Forum d’art contemporain, en 2009, la photographie contemporaine à Luxembourg ne traite que peu les sujets sociaux décrivant les situations de précarité et de marginalisation. En revanche on trouve chez les jeunes photographes luxembourgeois une certaine sensibilité esthétique par rapport aux questions existentielles surtout en confrontant différents genres d’images dans une même série comme le montrent les photographies de Thierry Frisch et de Christian Aschmann ainsi que plus récemment celles d’Armand Quetsch. Dans la série Ephemera ce dernier procède par correspondances formelles, chromatiques, structurelles par lesquelles il construit une trame narrative aléatoire comme trace d’une vie (celle de son grand-père) arrivée à son terme. Souvent à travers l’allégorie la photographie contemporaine cherche une échappatoire à la réalité, ou pour le dire autrement, essaie de dépasser le caractère réducteur du statut de l’image en tant que simple enregistrement du réel. C’est le cas pour Andrés Lejona, Espagnol vivant au Luxembourg, pour qui la photographie est synonyme de complicité ludique et théâtrale entre photographié et photographe. Le lieu de la rencontre est fortement lié à la mise en scène qui s’en suit. Le lien avec son modèle, Jeanine Unsen le cherche aussi mais de façon plus distanciée. Interpellée par un personnage, inspirée par une situation, elle développe ses tableaux photographiques en construisant des décors où interviennent les protagonistes sous sa régie. Chaque photographie est le résultat d’un minutieux travail de recherche iconographique en amont qui constitue la base d’un décor spécialement conçu pour chaque prise de vue. Sa série Odd, small and beautiful, une commande du Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg dans le cadre du Mois Européen de la Photographie en 2009, déconstruit les représentations touristiques du Luxembourg à travers des situations artificielles imaginées dans son studio. Les quatre photographies de cette série contribuent chacune à relativiser le point de vue entre appropriation et distanciation. L’installation Time shift de Tom Lucas au kiosque, à l’occasion de l’invitation de la critique d’art Romina Calò en hiver 2007-2008 dans le cadre de l’AICA, est un exemple pertinent de ce questionnement sur le point de vue photographique, On y voyait trois images géantes jouant sur la temporalité, montrant des moments figés des alentours du kiosque enregistrés quelques mois auparavant et destinés à être confrontés aux regards comparatifs des passants. Là aussi on peut dire que l’enregistrement photographique du réel est d’abord déconstruit, puis reconstruit, voire décalé par l’intermédiaire du spectateur. Les vues photographiques construites dans un dispositif se mélangent aux vues optiques des passants créant ainsi un nouvel univers à partir de représentations quotidiennes. Qu’ils se définissent plasticiens ou photographes, les acteurs de la scène photographique au Luxembourg contribuent tous à forger un nouveau regard sur l’image contemporaine. Certes, les exemples d’œuvres d’artistes participant à ce changement de paradigme sont nombreux et notre choix, dans le cadre de cette petite présentation, ne prétend aucunement à l’exhaustivité. Récemment la deuxième édition de la Portfolio night 2010 au CNA a révélé la diversité ainsi que la grande qualité des propositions photographiques luxembourgeoises. Cette initiative qui rencontre aussi un grand succès populaire encourage les échanges entre générations et approches différentes. En profitant des réseaux comme le Mois Européen de la Photographie où le Luxembourg est partenaire de Paris, Berlin, Vienne, Rome, Bratislava et Moscou ainsi que des participations à d’autres festivals internationaux comme les Rencontres d’Arles, la triennale Backlight à Tampere ou le festival photo de Pingyao en Chine, les photographes luxembourgeois sont amenés à confronter leurs recherches photographiques à l’exigence de la scène internationale. De même, les galeries luxembourgeoises et les collections privées et publiques participent activement à cette diffusion de l‘art photographique. Ces échanges, plus que d’installer des regards croisés sur la création photographique constituent un terrain de recherche des plus prometteurs pour l’avenir de la photographie au Luxembourg. Paul di Felice


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