06/05/2010 15:48 Il y a : 9 yrs

Kill your Idols

Catégorie : 93/2010 - Artiste indépendant 93/2010 - Artiste indépendant

Longtemps il aura mûri à l’abri d’un personnage: Raftside. Après avoir brûlé ce qu’il avait adoré, Filip Markiewicz entame une phase de sa carrière plus profonde, plus austère et finalement plus personnelle. Si cet artiste aux multiples talents – plasticien, vidéaste, auteur-compositeur – reste fasciné par la société du spectacle, ce n’est plus tant par les désirs qu’elle nourrit que par les zones d’ombre qu’elle dissimule. Portrait d’un iconoclaste.

Vincent Artuso

 

 

 

«Bonjour, dit-il timidement: Filip Markiewicz». L’information est d’une élémentaire politesse. Elle n’est néanmoins pas superflue, tant le personnage qui la délivre diffère de celui que l’on pourrait s’attendre à rencontrer. Pour beaucoup, Filip Markiewicz c’est d’abord Raftside. Un auteur-compositeur à l’image de dandy underground soigneusement entretenue, qui dans ses clips autoproduits apparaît chemise mi-ouverte, la barbe insolente encadrant une lippe blasée, les yeux éternellement enfumés par des verres censés les protéger d’une lumière du jour qu’ils n’entrevoient qu’exceptionnellement.

En cet après-midi de mars, quelques heures avant l’ouverture de sa dernière exposition, ce n’est toutefois pas le musicien mais le plasticien qui reçoit en la galerie beaumontpublic. L’endroit est d’une sophistication discrète, un quadrilatère de verre et de béton, situé à l’arrière d’une villa trapue du quartier de Bel-Air. Cette institution privée accueille régulièrement les œuvres d’artistes contemporains aussi incontournables que Jan Fabre et Wim Delvoye ou bien les productions dionysiaques de l’autrichien Hermann Nitsch.

 

Tâtonnements

 

Les parents de Filip Markiewicz sont originaires de Pologne. Ils se sont rencontrés durant leurs années d’études à Wroclaw. Tous deux sont des opposants au régime communiste imposé après la Seconde Guerre mondiale par Staline, le «libérateur», et son Armée rouge. En 1973 ils doivent se résoudre à quitter le pays et s’installent finalement au Luxembourg, où Filip voit le jour en 1980. «Lorsque j’ai eu 12 ans, se souvient-il, mes parents ont obtenu la nationalité luxembourgeoise, qui m’a donc été donnée aussi, parce que j’étais mineur. Cela a été un moment crucial pour moi car j’ai été amené à réfléchir à mon identité. A un moment j’ai pu craindre d’en perdre une partie. Désormais je me dis aussi bien Luxembourgeois que Polonais, cette dualité fait partie de moi.»

La mère de Filip est artiste peintre et pédagogue en art. A la maison les jouets sont rares, on leur préfère le matériel de dessin. A voir Filip Markiewicz assis sous ses grands panneaux réalisés au crayon, mis en valeur par les rayons du soleil hivernal, l’on peut encore s’imaginer sans mal l’enfant calme remplissant feuille sur feuille. «Ma mère favorisait mes élans créatifs. Quant à mon père, il m’a appris l’importance de la rigueur. Il était celui qui me ramenait à la réalité. Cela m’a donné un équilibre. Pour moi l’art est bien sûr un jeu, c’est une surface d’expression. Mais il est aussi primordial que cette expression soit encadrée.» Très tôt va s’exprimer en lui ce besoin de toucher à plusieurs formes d’expression, tout en les domestiquant pour en tirer une œuvre.

L’école, en revanche, est vécue comme une contrainte. Filip suit sa scolarité au Luxembourg jusqu’en 4e, au Lycée Michel Rodange de Luxembourg, puis ses parents décident de l’envoyer à Metz, au Lycée Sainte-Chrétienne. Il s’agit certes d’un établissement catholique, mais il propose un bac littéraire avec option théâtre. Le lauréat va ensuite entamer des études de communication avant de s’inscrire aux Beaux Arts, à l’Université Marc Bloch de Strasbourg.

Après avoir consciencieusement assimilé les cours qui lui étaient prodigués, pendant près de deux semestres, Filip Markiewicz passe aux travaux pratiques – et il se choisit lui-même pour support.

«Raftside est né comme une sorte de blague, un jour je me suis dit: Je vais devenir le Bob Dylan luxembourgeois.» Il invente alors ce personnage tout droit sorti de la Factory de Warhol. «J’étais passionné par cette grande période de la fin des années 1960 et du début des années 1970, ses figures marquantes: Lou Reed, David Bowie, Iggy Pop. Ces rockstars qui ont explosé le cadre de la musique en mettant en scène leur propre corps, en devenant des icônes – ou bien des marques déposées.

 

Raftitude

 

Dès le début il y a une ambiguïté. Raftside est-il un rôle ou bien un double? Œuvre d’art totale ou exutoire? Si la mise en scène permet à Filip Markiewicz de s’épanouir dans l’expression de son art, en s’emparant des clichés de la pop-culture, il lui rend en effet un autre service. Il permet à cette nature sensible et introvertie de briser sa propre bulle, quitte à s’emmêler dans son propre dispositif.

En 2003 sort le premier album signé Raftside. Totalement autoproduit, il porte pour titre «Antistar». Filip fait ses premières apparitions en live. Il est d’emblée remarqué tant ses apparitions tranchent avec celles des autres représentants d’une scène musicale luxembourgeoise qui souffre d’un manque de confiance en soi chronique.

Deux ans plus tard, sort «The Desperate Life of Johnny Sunshine». Déjà un changement est perceptible et Josée Hansen, qui le suit attentivement depuis ses débuts, se demande, mais toujours avec bienveillance, dans un article du Land daté du 22 juillet 2005, s’il ne risque pas de tomber dans son propre piège: «En l’espace d’un an, depuis qu’il est soudain apparu comme par un tour de magie, Raftside est devenu l’un des musiciens les plus hype de la scène locale: bars, avant-parties de groupes à la Kulturfabrik, Fête de la musique, caves et autres lieux plus ou moins vraisemblables… Mais ce serait dommage – et absolument faux – de réduire Raftside à de la déconnade.»

La parution d’«Opinion Lieder», en 2007, est une étape supplémentaire. Raftside, jusque-là projet solo, canular, devient un groupe. Sur scène, Filip s’entoure de musiciens. Le public suit. Le clip de «Flower for the Mood», premier extrait de l’album, atterrit à la première place du classement de Planet RTL: du jamais vu au Luxembourg, surtout pour une production artisanale. La blague vire au sérieux et peut-être commence-t-il à ce moment à se fondre avec son personnage.

Pour l’album suivant, il voit en tout cas les choses en grand et rompt avec le Lo-Fi dont il s’était fait une marque de fabrique. «Disco Guantanamo» est enregistré en studio, à Bruxelles, produit par Rudy Coclet,. Ce dernier est connu pour avoir travaillé avec des artistes comme Arno, Sharko, Mudflow, Dominique A ou An Pierlé. Mais Markievicz ne sort-on pas de l’ambiguïté à ses dépens? Le Land, quotidien qui l’avait sans cesse dorloté, réserve une critique acerbe au nouvel opus.

La critique fait mouche. «Face à cet article, j’avais deux possibilités, raisonne l’artiste à présent. Soit je me braquais, en me disant que le journaliste n’avait absolument rien compris, soit je commençais à me dire que je ne tenais plus le concept.» Ces paroles sont prononcées sans passion. «J’aime tourner les pages, enchaîne-t-il. Là j’ai l’impression que la musique est une parenthèse qui va se refermer.»

La performance qu’il a organisée fin 2008, à la Philharmonie de Luxembourg, avec le vidéaste Bruce Geduldig, avait d’ailleurs des airs de cérémonie sacrificielle. Dans une débauche de sons saturés et de cris tranchants comme des lames de rasoirs, il s’appliqua à déconstruire l’œuvre du Velvet Underground, comme on met fin à une relation passionnelle. «Je ne pouvais pas indéfiniment rester l’enfant de Warhol! indique-t-il. A la Philharmonie, je lui ai rendu un hommage alors que, jusque-là, j’avais voulu être comme lui, c’était un fantasme, un désir.»

La route de Guantanamo

 

«Longtemps j’ai refusé d’exposer, avoue Filip Markiewicz, je ne me sentais pas prêt. La première manifestation à l’occasion de laquelle j’ai montré des œuvres s’appelait «Commercial Suicide», à la Kulturfabrik.» Il fait une moue gênée, puis enchaîne: «Je n’en ai pas vraiment honte, c’est juste qu’il y avait quelque chose d’inachevé.

En 2006, René Kockelkorn l’invite, au nom de l’AICA (Association internationale des Critiques d’Art), à monter une installation dans le kiosque mpk. Celle-ci s’appellera «Zollzeit». L’idée: un trajet abstrait entre la Pologne des années 1970 et le Luxembourg des années 2000. «Ce fut un travail plus sérieux, plus autobiographique dans lequel j’ai abordé des sujets qui me sont chers: l’immigration, le post-communisme et une certaine Ostalgie – même si je n’aime pas cette expression qui ressemble un peu trop à une formule touristique. 

L’année suivante, Filip Markiewicz est pour la première fois accueilli par la galerie beaumontpublic. Martine Schneider-Speller, la directrice, lui fait confiance et lui demande de livrer une contribution à l’exposition collective «Exposed for Destruction». «A cette occasion, j’ai voulu parler de l’adolescence. Une catégorie extensible, si propre à notre société de consommation. Après tout, on ne parle pas d’adolescence en Afrique, où le passage de l’enfance à l’âge adulte a lieu de façon abrupte.

Sous le titre «Empire of Dirt», il introduit une bande de punks dans le cadre raffiné de la galerie. «Pourquoi ce titre? Tout simplement parce que c’était vraiment sale! J’avais donné comme consigne à ces mecs de se lâcher. Il y avait des canettes de bières un peu partout, ils criaient, maculaient les murs… Bref, ils ont fait tout ce que j’avais toujours rêvé de faire; ils sont devenus ma surface de projection. Je me contentais de superviser.»

Filip revient à plus de sobriété, à travers son installation «Disco Guantanamo», au Mudam, en 2008. Pour la première fois, il passe des couleurs vives au crayon. Et même si son personnage de Raftside est encore présent – le titre de l’exposition est aussi celui de son dernier album -, le changement est notable, tant sur le fond que sur la forme. «Disco Guantanamo», derrière son ironie encore criarde, est une critique de notre époque, de la violence arbitraire qu’elle cache sous ses dehors festifs et le halo de ses néons.

 

Alterviolence

 

Filip Markiewicz se lève. Pendant près d’une heure et demie il s’est livré à cet exercice un peu bizarre qui consiste à reconstituer différents morceaux de sa vie en essayant d’y déceler de la cohérence. «Ma confession», lâche-t-il à un moment en riant. Désormais, ce qu’il souhaite surtout, c’est en présenter l’aboutissement provisoire, cette exposition que le public découvrira dans quelques heures et qui durera jusqu’au 24 avril. «Le concept d’«Alterviolence», qui donne son nom à l’installation, est à mi-chemin entre l’«ultraviolence» et l’«altermodernisme» défini par l’essayiste Nicolas Bourriaud. 

Lorsqu’on entre dans la principale salle d’exposition, on fait d’abord face à un autel, sur lequel est déposé une guitare. Le tout est dominé par un grand tableau, représentant un Johnny Cash en croix avec ces mots «Your own personal Justice»: «C’est un clin d’œil à la chanson de Depeche Mode, reprise par Cash. Mais je fais aussi un parallèle avec George W. Bush et ses lois d’exception, qui ont mené à l’ouverture du camp de Guantanamo; sa façon de s’emparer d’une rhétorique de guerre des religions dans un dessein arbitraire.»

Le mur de gauche à partir de l’entrée est, quant à lui, occupé par cinq oriflammes noires. Leur rigoureux espacement parallèle évoque immanquablement l’esthétique totalitaire. Sur chacune de ces bandes de tissu, un mot; tous ces mots mis bout à bout forment une phrase: «Hell is around the corner». Chaque oriflamme est également ponctuée par un tableau - dessins au crayon - dont celui du milieu représente Neda Agha-Soltan, cette étudiante iranienne tuée par les balles de la police au cours de l’une des manifestations de juin dernier, à Téhéran.

Le dernier mur est occupé par une grande fresque au crayon, galerie de figures extraites du maelström médiatique. Au centre, le pape Benoît XVI tient entre ses mains la tête de Michael Jackson, comme celle de Saint Jean présentée sur un plateau. Deux requins aux mâchoires largement ouvertes cernent le pontife: «On se demande qui ils vont dévorer ou s’ils comptent vraiment dévorer quelqu’un. Cette ambivalence est l’essence même de cette œuvre. Comme dans le personnage de Hans Landa (l’officier SS du dernier film de Tarantino, Inglorious Bastards), que l’on découvre sur la droite. 

Au centre de la pièce, au milieu de ces icônes qui s’interpellent au-delà du bien et du mal, une baignoire est posée sur un bac peu élevé, empli de terre. «Le début et la fin, indique Filip Markievicz, tous deux peuvent contenir un corps.» Tout à coup, l’on se rend compte que la nef d’église reproduite à travers ce dispositif n’est pas que symbolisme de circonstance, que l’«alterviolence» renvoie aux vanités de l’âge baroque, que dans leur juxtaposition les extrêmes ne s’annulent pas tout à fait, qu’au-delà des logos il y a le Logos. Après le déluge post-moderne, ce sont les codes du catholicisme qui réemergent dans l’œuvre de Filip Markiewicz.

Une autre clé nous est donnée au sous-sol, où est projetée une vidéo. Filip Markiewicz l’a tournée dans l’église Saint-Pierre-aux-Nonnains de Metz.

L’on y voit deux boxeurs s’affronter. «A bien y regarder, indique l’artiste, ces boxeurs ne sont qu’un seul et même personnage. Le combat qui est représenté est un combat contre soi.» On songe alors de nouveau à Raftside, l’alter ego, et l’on comprend désormais mieux ce cheminement qui a mené Filip Markiewicz du fétichisme pour les images scintillantes qui l’entouraient à une réflexion aux accents iconoclastes: «Les images sont pourries mais c’est tout ce qui nous reste.»

 

Vincent Artuso


Fichiers :
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