19/07/2010 12:10 Alter: 9 yrs

Je me souviens

Kategorie: 94/2010 - Theater 94/2010 - Theater
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En feuilletant, grâce au magnifique site onsstad.vdl.lu la quarantaine d’articles que j’ai écrits de 1980 à 2005 pour cette revue, c’est l’histoire du théâtre à Luxembourg qui s’étale devant moi, une histoire dans laquelle  le Théâtre des Capucins a joué un rôle central.J e me souviens que mon intérêt pour le théâtre est né dès mes années de lycéen dans la vieille salle de la rue des Capucins. Je n’avais pas beaucoup de mérite à y aller, car j’avais la chance d’avoir un grand-père conseiller communal. A cette époque, les conseillers communaux avaient des cartes permanentes pour tous les spectacles que la ville organisait, et comme mon grand-père n’allait jamais au théâtre, j’avais l’embarras du choix qui était cependant assez restreint... Car à cette époque le théâtre était un événement mondain, un lieu de rencontre de la bourgeoisie endimanchée, un passe-temps servant d’amusement le samedi soir, et la programmation s’en ressentait. J e me souviens ensuite de mon émerveillement né des représentations du Théâtre National Populaire de Jean Vilar, au Palais de Chaillot, et de la découverte de nouveaux auteurs dans les petits théâtres à Paris, dont l’éternel Ionesco rue de la Huchette. J e me souviens qu’il y eut, au milieu des années soixante, des artistes luxembourgeois qui n’en voulaient plus, des amusements anodins au théâtre. Il en est né des aventures théâtrales dues à des animateurs hors pairs qui ont su porter à bout de bras le Théâtre des Casemates, le Théâtre du Centaure, le Théâtre Ouvert. D’autres artistes sont partis travailler à l’étranger. Ce fut une époque pleine d’enthousiasme, ces années soixante à quatre-vingts, souvent difficiles pour les créateurs qui s’ingéniaient à faire de belles choses avec peu de moyens. J e me souviens ainsi du choc né des représentations d’auteurs contemporains (Beckett, Obaldia, Mrozek) dans les casemates, montées dans les années soixante par Tun Deutsch dans ces lieux secrets au cœur de la vieille ville, avec les acteurs luxembourgeois partis à l’étranger, comme Georges Ourth et Joseph Noerden. Ou encore des belles productions du TOL aux Trois Glands, Don Quichotte l’été 1980, Candide en 1981, le Capitaine Fracasse en 1984, montées avec de petits budgets par Marc Olinger dans un lieu admirable fait des sombres pièces nues du fort et du bel espace vert avec son immense ouverture sur la ville. Le charme du site n’avait pas encore attiré l’intérêt destructeur des architectes et des aménageurs. J e me souviens que j’ai essayé, dans ons stad, de répercuter les efforts faits par la ville de Luxembourg pour la création théâtrale, à défaut de l’intérêt de l’Etat. J e me souviens encore du défi à faire bouger les mentalités. Membre de la commission du Grand Théâtre de la ville, j’abhorrais – un peu naïvement, comme on l’est souvent à cet âge – les folies des Galas Karsenty, destinées à émerveiller la province des feux de la rampe parisienne. La commission, tout en continuant «d’acheter» les Galas Karsenty, cherchait des spectacles plus exigeants pour lesquels il serait possible de mobiliser les jeunes des classes supérieures et leurs professeurs pour un théâtre contemporain intéressant. Dès 1980, la Ville offrait les abonnements de jeunesse, mettant le prix du billet de théâtre en-dessous du prix du billet de cinéma! Je relis en souriant ce que j’ai écrit à cette époque: «(…) contrairement aux habitudes d’autrefois, les mœurs vestimentaires ne sont plus tellement strictes au point de proscrire les pullovers et les blue-jeans au théâtre!» (ons stad n°5/1980) Pendant quelques années, nous arrivions ainsi à remplir la grande salle d’une foule remuante, préparée en classe à ce qui l’attendait sur la scène et qui, une fois rentrée en classe, serait capable de réfléchir sur son plaisir. J e me souviens que la même commission a ensuite été chargée par la ville d’accompagner le Théâtre des Capucins dès sa réouverture, en 1985. Marc Olinger, en était devenu le directeur metteur en scène acteur. En 2000, je l’ai rencontré pour un entretien que j’ai reproduit dans ons stad, pour le 15e anniversaire du Théâtre des Capucins. J’y écrivais: «Le Théâtre des Capucins est un espace, mais c’est surtout une structure avec son dynamisme propre. Il a dès le départ été voué à la création. Le choix du directeur y a été pour beaucoup.» En effet, Marc Olinger s’est voué corps et âme, sa vie durant, au théâtre. Sa vie est une illustration parfaite de ce qu’a été la longue marche du zéro absolu en matière de théâtre à Luxembourg jusqu’à un stade avancé de professionnalisme dans ce domaine de la création culturelle. Pour me citer encore: «Le parcours de ce professeur de français reconverti dans le théâtre s’identifie avec l’essor de la création théâtrale au Luxembourg. Etudiant à Paris, il y fréquente la Sorbonne et les cours Simon où il participe à des productions comme acteur et comme assistant du metteur en scène. Rentré au Luxembourg, il crée le TOL (Théâtre Ouvert Luxembourg) en 1973 tout en poursuivant sa carrière d’enseignant jusqu’à l’ouverture du Théâtre des Capucins en 1985.» S’il est devenu directeur de cette salle, donc haut fonctionnaire communal, il est resté essentiellement un grand professionnel du théâtre, comme acteur et metteur en scène, tissant ses liens et ses amitiés à Luxembourg et sur le plan international. Dans ses fonctions, Marc Olinger «avait bien compris que le théâtre ne pouvait vivre et se développer dans un si petit milieu que dans et par un effort commun du théâtre public et du théâtre privé.» J e me souviens enfin de son amertume à devoir partir à la retraite, en janvier 2010. Je suis certain qu’il s’en remettra, qu’il montera encore pas mal de beaux spectacles et que son esprit pionnier et novateur continuera de hanter le Théâtre des Capucins. Ben Fayot

 

 


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94/2010 - Theater

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