21/03/1997 19:17 Alter: 22 yrs

Frank Hoffmann une vie pour le théâtre

Kategorie: 54/1997 - Krautmarkt 54/1997 - Krautmarkt
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?Quand je commence un livre, non seule-ment je ne sais pas ce que je penserai à la fin, mais je ne sais pas très clairement quelle méthode j'emploierai. Michel Foucault (Dits et écrits IV 1980-1988 p. 42) Frank Hoffmann une vie pour Ie theatre Recommencer sans cesse... A écouter Frank Hoffmann parler de son travail au théâtre, on comprend que chaque mise en scene constitue pour lui une nouvelle aventure artistique. Si nous évoquons Foucault ? qu'il aime beaucoup et sur lequel il a fait une these ? et que nous remplacions le livre par la mise en scene, nous y trouvons exactement la même démarche qu'il décrit lui-même pour son travail de recherche sur le théâtre. Ce vendredi ou nous nous entretenons, il est en partance pour Brème ou il a monté son premier grand opéra il y a quelques années et ou il devra commencer lundi a monter deux opéras, l'un classique, ?Idomeneo" de Mozart, et l'autre moderne, ?Die Entdeckung der Langsamkeit" d'après le célèbre roman de Sten Nadolny avec une musique de Battistelli. ?Lundi prochain, dit-il, je recommence a zéro. Ce n'est pas un sentiment de panique, certes. Mais j'ai le sentiment que je dois inventer tout a nouveau à chaque fois que je commence une mise en scène. Je veux chaque fois faire quelque chose de neuf." Non pas certes pour épater, mais pour marquer de sa signature l'acte artistique qu'il entreprend. C'est tout le contraire de l'allé-geance a la mode et a l'air du temps. On a l'impression, en écoutant Frank Hoffmann parler de son art, qu'il entend éviter de s'oc-cuper des autres metteurs en scene, de la critique, du théâtre des autres pour se concentrer tout entier sur sa propre recherche. ?Mais j'entends être modeste. Il faut servir une oeuvre littéraire, au lieu de vouloir s'en servir. Je n'aime pas p.ex. qu'on se serve de Schiller pour dénoncer la société d'aujour-d'hui. A la limite, je pourrais même m'ima-giner monter un classique en costumes historiques..." Il y a eu sans doute une évolution dans sa carrière. L' âge aidant, de même que l'expé-rience, il avoue qu'Il conçoit la mise en scene de plus en plus comme une oeuvre collective ? soutenue bien sûr par une vision du metteur en scene ? ou chacun, en particu-lier les acteurs, apporte du sien qu'il faut accepter. Il parle de Socrate et de sa méthode quand il évoque les chanteurs d'opéra et les acteurs avec lesquels il va travailler et qui engagent leurs talents dans l'oeuvre qu'ils contribuent a faire naître. ?Dès qu'un acteur commence à dire son texte, au tout début des lectures, je sais ce qu'il est capable de faire." Johann Wolfgang von Goethe Faust, mise en scène: Frank HoffmannUn professionnel du théâtre L'âge, l'expérience... Cela pourrait faire sourire face à ce jeune homme qui a l'air d'un étudiant à peine entré dans la vie. C'est oublier que depuis 1984, l'année où il s'est lancé dans la carrière de metteur en scène, il partage son temps entre Luxembourg et les grands théâtres allemands, comme Bâle, Berlin, Bonn, Brême, fait trois à quatre mises en scène chaque année, peut choisir celles qui lui conviennent. Il est l'un des 20 à 30 metteurs en scène qui comptent en Alle-magne, a fait en 1995 et 1996 deux excur-sions dans le domaine français au Théâtre de la Colline de Jorge Lavelli. Comment devient-on professionnel du théâtre à Luxembourg? Comment peut-on sauvegarder son indépendance matérielle et intellectuelle tout en s'adonnant à une carrière artistique? Quelle est la vie et l'oeuvre de quelqu'un qui travaille à l'étranger tout en s'engageant dans la vie culturelle nationale? Poser ces questions, c'est déjà marquer un certain étonnement devant la réussite exemplaire de Frank Hoffmann, ressortissant d'un pays où la vie culturelle est de fraîche date et la profession d'homme de théâtre plus encore. Qu'a-t-il fallu à Frank Hoffmann pour sorte des chemins battus d'une carrière tranquille de professeur, parsemée çà et là' d'un peu de littérature et de théâtre, pour s'engager corps et âme dans l' aventure de la création artistique? Il peut lui-même l'expliquer jusqu'à un certain point. Après l'Athénée, il suit une carrière universitaire classique à Heidelberg où il étudie la littérature et la philosophie. Diplôme en poche, voilà déjà la première déviation. Au lieu de rentrer, il reste à l'uni-versité, y est assistant, fait son doctorat avec une thèse sur Michel Foucault qu'il admire. Le théâtre, il en a déjà tâté comme lycéen, aux soirées de la JEC (Jeunesse étudi-ante catholique), où il a rencontré Tun Deutsch, le père du théâtre à Luxembourg. A Heidelberg, il a créé et animé un groupe de théâtre étudiant, les ?Klammerspiele Heidel-berg", installés à la faculté romane au ?Romanischer Keller" dont il était l'instiga-teur et qui existe toujours. Il reconnaît sa dette à l'égard de son père, l'écrivain Léopold Hoffmann qui, jeune professeur d'allemand au lycée d'Esch, a animé dans cette localité le groupe amateur de Liewensfrou avec l'auteur luxembourgeois Marcel Reuland. Léopold Hoffmann y a assuré les mises en scènes. Et il se rappelle aussi combien il a aimé chaque année à Noël le théâtre de village à Ospern, d'où vient sa mère, avec cette atmos-phère chaleureuse faite de lumière crue, de poussière, d'agitation, de cris et d'excitation, ce sentiment d'être ensemble pour quelque chose de fort et d'important. D'aucuns, sans doute, ont eu des condi-tions semblables dans leur jeunesse, sans aller jusqu'au bout. Les premiers pas Frank Hoffmann dit aussi sa dette à l'égard de David Mouchtar-Samorai, ce grand metteur en scène allemand, Israélien de Bagdad ? comme il aime à se qualifier lui- même ? , qui l'a invité à être à deux reprises assistant pour ses mises en scène, puis l'a renvoyé.,, Je ne peux plus rien t'apprendre, tu dois voler de tes propres ailes. ? Mais comment faire? demande le jeune Hoffmann. ? Il ne faut pas rester en Allemagne, la concurrence y est trop grande. Moi, quand j'étais jeune, je suis allé à Londres..." Frank Hoffmann revient ainsi à Luxem-bourg où il va monter sa première grande pièce, le ?Demetrius" de Schiller, à l'ancien hall d'exposition de Limpertsberg, dont on se rappelle le retentissement à l'époque, en 1983.... A-t-il donc sciemment préparé ainsi sa carrière internationale? Il semble bien puis- qu'il a lancé pas mal d'invitations à des professionnels étrangers, dont l'intendant du théâtre de Bâle Horst Statkus. Celui-ci est venu, a vu sa mise en scène et l'a invité à Bâle pour y monter ?Demetrius" dans une nouvelle mise en scène avec les acteurs du théâtre de Bâle. Ce fut le début de sa carrière. A partir de 1984, il s'adonne tout entier à ce métier. A-t- il eu des creux dans sa carrière, des périodes difficiles? ?L'année 1992 a été la plus difficile. Un temps. On s'attend à un infléchisse-ment de carrière, à des problèmes matériels, à une traversée du désert. Frank Hoffmann, avec un sourire narquois: ? C'était l'année où j'ai fait sept mises en scène, à Bâle, à Bonn, à Luxembourg, à Berlin. On m'a dit: tu es fou, tu vas te tuer. Et en effet, à la fin de l'année j'étais vanné, lessivé, et je me suis décidé à arrêter ce rythme infernal, à ne travailler désormais qu'à mon propre rythme. Un temps. ? Mais comment voulez-vous résister quand on vous offre de monter Kleist à la Freie Volksbühne de Berlin?" Enraciné dans le terroir... Depuis quelques années, il peut vivre et travailler à son rythme et selon ses préférences. Le port d'attache reste Luxem-bourg. Il s'est retiré avec sa femme et ses quatre enfants à Septfontaines d'où il repart en semaine vers les villes allemandes qui font appel à son talent. Mais il aime aussi travailler à Luxembourg. ?C'est un lieu d'expérimenta-tion qui est moins «codé» qu'ailleurs." Il n'a jamais voulu non plus s'attacher définitivement à une compagnie. Et plutôt que les appareils coûteux tels qu'on les connaît depuis toujours en Allemagne ? dotés d'ailleurs jadis d'énormes moyens financiers et personnels ? il voit dans le travail sur projet tel qu'il se fait en France le modèle d'avenir. Pratiquant le théâtre de la sorte, il peut choisir les expériences neuves sans mépriser les succès grand public. Il travaille ainsi à Bonn depuis 1991, chargé chaque année d'une mise en scène. Dans quelle catégorie le range- t-on, pourquoi vient-on le chercher? ?On me croit capable de bonnes créa-tions, voire même de créations mondiales de pièces neuves, mais à l'occasion on me demande de monter une pièce à succès, comme mon ?Black Rider" à Bonn qui en est à sa deuxième année, après plus de 40 repré-sentations." Dès à présent la saison 1998 s'y prépare: ?Je dois assurer une première le 14 février 1998. Sur ces données, nous sommes en train de chercher une pièce; plusieurs sont en discussion: soit la nouvelle pièce d'Ariel Dorfman (?Mascara"), soit encore une pièce rarement jouée de Feydeau (? Les Fiancés de Loches") ? avec des accents d'Ionesco, ajoute-t-il ? soit encore une pièce peu connue de Flaubert (?Le sexe faible"). Je puis faire mon choix et dire, ceci m'intéresse, cela non." Un certain penchant pour la France On s'étonne qu'il puisse facilement passer du théâtre à l'opéra. ?Je sais lire les notes, je joue du piano, j'ai la musique en tête, peut-être pas comme un chef d'orches-tre qui saisit l'ensemble de la partition, mais je peux construire là-dessus ma conception de la mise en scène." Il a tout préparé minutieusement pour ses mises en scène d'opéra, il a écouté la musique et il a tout construit comme un château de cartes. Mais si les chanteurs ne correspondent pas à son attente, tout est à refaire... L'opéra moderne l'attire beaucoup. Il a d'ailleurs monté à Luxembourg en 1995 la ?Melusina" de Camille Kerger et Nico Helminger, premier opéra moderne produit chez nous, et en 1996 ?Gruppenbild mit Dame" sur une musique de Claude Lenners. Autre aspect de sa personnalité: cet homme qui passe l'essentiel de son temps à travailler en Allemagne se sent surtout attiré par la France. ?La France m'est très proche. J'aime beaucoup la littérature française. Je préfère regarder la télé française, lire des journaux français." Il s'interroge lui-même sur la raison de ces préférences. ?Peut-être parce que la culture du dialogue y est plus développée. J'aime dialoguer avec les autres." Le théâtre, n'est-ce pas justement la recherche d'un dialogue, du metteur en scène avec les acteurs, d'abord, puis, travers eux, avec le public, pour faire éclater une vérité, celle de l'auteur? Il dit sa reconnaissance envers Jorge Lavelli, le directeur du Théâtre de la Colline, qui lui a offert de travailler chez lui, à deux reprises. Et c'était en 1995 ?Dostoïevski va à. la plage", en coproduction avec le Théâtre 25municipal de Luxembourg et le Théâtre des Capucins, puis l'année après ?Billy the Kid", en coproduction avec le Théâtre des Capucins et joué au Théâtre d'Esch. Il revient volontiers sur cette expérience. Jorge Lavelli, une fois la décision prise de monter une pièce, lui a donné un chèque en blanc, p.ex. pour les auditions d'acteurs. ?Le théâtre allemand est basé sur l'idée de la troupe. A Bonn p.ex. on dispose d'une troupe permanente d'une quarantaine d'ac-teurs. En France, l'appareil est beaucoup plus léger, on travaille sur projet, c'est-à-dire que tout se fait et se défait autour d'un projet. De la sorte, on a besoin de très peu pour former un théâtre permanent. L'initiative du metteur en scène y est prépondérante dans tous les domaines." L'histoire du Théâtre National A force de comparer le système allemand et français, on en vient immanquablement à. la situation du théâtre à. Luxembourg. Il reconnaît immédiatement sa dette pour le Théâtre des Capucins et pour le Théâtre d'Esch: ?Marc Olinger et Philippe Noesen m'ont offert d'excellentes conditions de travail." Que faut-il penser de ce qui se fait 'au théâtre à. Luxembourg? ?Ne soyons pas trop modestes. Ce qui se fait ici est tout à. fait intéressant. Tenez: un acteur allemand qui joue dans un grand théâtre en Allemagne, peut venir jouer à. Luxembourg, alors qu'il n'irait pas à Trèves." Friedrich Schiller, Die Räuber, mise en scène: Frank Hoffmann Sans doute constate-t-il aussi qu'il peut y avoir des échecs cuisants. ?Le dilettantisme nous guette sans cesse. L'autosatisfaction aussi. Il faut donc se mesurer avec l'étranger, il faut partir, sortir du microcosme. Car l'es-sentiel, c'est d'avancer. Or j'ai parfois l'im-pression que l'élan des dernières années s'es-souffle." Et de rappeler que partir, s'imposer ailleurs, cela demande un énorme effort, mais que la réussite artistique est â, ce prix. L'analyse est vite faite. L'essentiel de l'ef-fort financier pour la création théâtrale, au Luxembourg, est dû à. des budgets munici-paux alors que l'Etat, depuis toujours, a traité le théâtre en parent pauvre. ?Je me suis donc dit: puisque l'Etat s'en-gage pourtant dans pas mal de projets cultu-rels, pourquoi ne ferait-il rien pour le théâtre? Après 1995, il n'y a plus eu de grands projets. Ne pourrait-on donc pas, en collaboration avec tous ceux qui font du théâtre à. Luxem-bourg, créer une structure soutenue par l'Etat pour redynamiser la vie théâtrale?" D'où est né le ?Théâtre National de Luxembourg" qui a donné lieu à d'intenses discussions dans les milieux culturels. C'est un sujet qui lui tient à. coeur. Frank Hoffmann souligne qu'il n'entend ni créer une troupe permanente ni une lourde structure administrative. ?Nous avons somme toute peu d'argent. Avec quoi pourrions-nous payer des acteurs, et qui seraient-ils puisqu'il y en a si peu? Et nous dépenserions cet argent pour des salaires? Nous-mêmes n'avons reçu, jusqu'au jour d'aujourd'hui, aucune indem- nité. Tout ce dont nous disposons sera investi dans la création. Ce que nous voulons c'est insuffler une nouvelle vie au théâtre luxem-bourgeois en soutenant des projets intéres-sants avec d'autres théâtres, étrangers ou luxembourgeois. Un temps. Tenez: le 1' octobre, le Théâtre National produira ?Traumspiel" de Strindberg en coproduction avec le Théâtre d'Esch." Quand on lui demande s'il veut jouer au Tutesall, dans l'ancienne abbaye de Neumün-ster, il répond par l'affirmative, mais insiste sur sa volonté de décentraliser et de diversifier la production théâtrale. ?Ce sera un centre de rencontres, donc par définiton une institution de passage, et non pas un endroit où l'on s'in-stallera en permanence." Il rappelle encore qu'il y a pas mal de bons compositeurs à Luxembourg qui ont très peu de chances de voir leur travail connu et reconnu. ?Le Théâtre National veut encou-rager le théâtre musical, veut donner aux compositeurs des possibilités de travailler. La promotion du théâtre musical de création dans le cadre de coproductions internatio-nales sera un des piliers de nos activités." li regrette sans doute la polémique qui a entouré la naissance de ce projet, mais il assure n'avoir aucun problème avec tous ceux qui comptent dans la vie théâtrale de Luxem-bourg. Ben Fayot


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