08/06/2004 15:49 Alter: 15 yrs

Mariage harmonieux entre l'histoire et le présent

Kategorie: 76/2004 - Altstadt 76/2004 - Altstadt

?Mariage harmonieux entre l'histoire et le présent 10 L'architecture du Musée national d'histoire et d'art «Schongkéscht», «Graffiti-Mauer», «Seelenloses Betonklotz» et «mur des lamentations» ne sont que quelques commentaires qu'on a lus dans la presse lors de la réouverture en 2002 du nouveau bâtiment du Musée national d'histoire et d'art place du Marché-aux- Poissons. Malheureusement les gens jugeant si sévèrement et précipitamment la façade du musée ne semblent plus se souvenir de l'aspect de cette place historique avant les travaux de rénovation (fig. 3). Oubliés paraissent la muraille cachant â moitié la maison de Scherff et le parking des voitures sur la place du marché. imedia Fig. 1La majeure difficulté réside surtout dans l'acceptation de la perte des façades d'habi-tations bourgeoises, façades qui ne reflé-taient plus (depuis longtemps) l'habitat privé, mais qui dissimulaient un musée. Et nous voilà au c?ur du problème, puisqu'il ne s'agit plus de bâtiments servant de demeure familiale, ayant le caractère d'une architec-ture privée, mais il s'y trouve, depuis plus de soixante ans, le siège d'une institution publique qui réclame évidemment une archi-tecture à caractère officiel, imposante et accueillante en même temps. De cette fonction publique que remplit le musée national, le bureau d'architectes luxembourgeois Christian Bauer et associés a pleinement tenu compte. Voilà une des rai-sons pour lesquelles son projet a remporté le premier prix au concours lancé en 1997. L'ac-tuelle construction résout en effet de façon intelligente plusieurs problèmes liés au site et à. la mission du bâtiment. Premièrement, il s'agissait d'intégrer dans un centre historique avec des zones résidentielle et commerciale, les locaux d'une institution culturelle, notamment du Musée national d'histoire et d'art du Grand-Duché. La seule contrainte que contenait le cahier des charges, était la hauteur maximale de la corniche. Il était interdit de surpasser en alti-tude les bâtiments situés autour de la place du Marché-aux-Poissons. En même temps, le maître d'ouvrage, à. savoir le Fonds de Rénovation de la Vieille Ville, exigeait une augmentation considérable de la surface d'exposition, exigence satisfaite de façon ingénieuse: tout en gardant la place du Fëschmaart, les sections archéologiques sont installées en dessous de celle-ci sur trois niveaux creusés dans le rocher de la ville. Un autre point à respecter était le rythme archi-tectural des maisons autours, leurs hauteurs et largeurs, ainsi que le rythme de leurs fenêtres. Ne voulant pas imiter les immeubles d'habitations, il fallait néanmoins projeter une architecture s'intégrant harmo-nieusement dans ce contexte historique. Toute la différence entre une «bonne» architecture et une «mauvaise» réside préci-sément dans ce point: trouver le juste équi-libre entre une construction innovatrice et conservatrice en même temps. Le bâtiment doit être un signe de son temps, contempo-rain et avant-gardiste, sans bouleverser l'harmonie de l'endroit où il s'implante, en l'occurrence le centre historique d'une capi-tale. Deuxièmement, le projet architecto-nique change en fonction du fait s'il s'agit d'une nouvelle construction ou d'un agran-dissement. Dans le cas présent, nous avons à. faire à. un agrandissement de l'ancienne par-tie (plusieurs maisons bourgeoises) du musée conservée presque intégralement. Cette der-nière longeant la rue Wiltheim et la rue du Palais de Justice, comprenait jusqu'au début des années 1990, la section d'histoire natu-relle (aujourd'hui au naturmusée au Grund), Fig. 2 pour n'être exploitée que très peu depuis. Après le réaménagement, ces anciennes maisons Pescatore, de Scherff, Schmitz et Lucas Bosch, abritent aujourd'hui une partie de l'administration du musée, les sections 'armes et forteresses', 'archéologie médiéva-le', 'beaux-arts' et 'art luxembourgeois'. Une restauration 'douce' a gardé les structures des salles, les ouvertures des fenêtres et même l'ancien parquet. La meilleure façon de relier cette ancien-ne partie avec la nouvelle construction, était de remplacer l'ancienne entrée rue Wiltheim par un atrium imposant d'une trentaine de mètres de hauteur qui permet de découvrir les différents niveaux (dix en tous) de l'actuel musée national (fig. 8). L'ancienne entrée latérale, cachée derrière des escaliers et diffi-cilement accessible, est transférée sur la place même du Fëschmaart, libérée ainsi de son ancienne fonction de parking, afin de Fig. 3 Acheté en 1922, le Musée national d'histoire et d'art ouvre officiellement ses portes en 1939imedia Fig. 5 Fig. 6 créer enfin une place publique à tous les effets. L'appropriation de la place par le musée augmente son caractère de bâtiment public. La partie nouvellement érigée se situe précisément derrière la façade géométrique. Si ce mur en pierre d'Istrie peut paraître hos-tile vu de l'extérieur, il retrouve tout son sens jugé de l'intérieur. Les salles d'exposition s'y cachant derrière laissent les conservateurs du musée libres â. réaliser des expositions de tous genres. Ils ne sont donc pas contraints à. faire des compromis dès la conception d'une exposition. L'absence de fenêtres protège les oeuvres d'une exposition néfaste aux rayons du soleil. Voilà pourquoi il était bien raison-nable de refuser tous les projets architectu-raux présentant des façades en verre, sûre-ment très esthétiques, mais peu fonction-nelles. Ce qui nous mène au troisième point: le choix des matériaux. L'intégration de l'archi-tecture dans la vieille ville est marquée surtout par le choix du matériel de la façade, à. savoir la pierre. Provenant d'Istrie, elle est semblable en couleur à la pierre sableuse locale et se caractérise par sa multi-fonctionnalité: elle est employée aussi bien pour le sol que pour couvrir les murs. Une façade en verre aurait sans doute entraîné de sérieux problèmes de conservation des objets archéologiques comme artistiques, à. côté de l'impossibilité d'une présentation convenable. En effet la chaleur et la lumière directe auraient risqué de compromettre la préservation du patrimoine national. Il faut donc féliciter le jury de ce choix judicieux et prévoyant, bien que le bâti- Fig 4 ment en pierre paraisse au premier abord clas-sique et conservateur. A l'intérieur du musée, les matériaux sont sobres et restent toujours subordonnés au vrai enjeu du musée: ses objets d'art et d'histoire. Il y a du bois (murs de la nouvelle partie, fig. 7), du béton (plafonds de la sec-tion archéologique et sols), du métal et du verre (fig. 10). Afin d'assurer une luminosité Fig. 7maximale dans le patio reliant l'ancienne à. la nouvelle partie, le toit est conçu en verre cou- vert de lamelles servant à diriger les rayons de soleil. Ce même toit couvre aussi la grande salle de la nouvelle aile (salle Wiltheim, fig. 12), réservée aux expositions temporaires, qui bénéficie de cette façon d'un éclairage naturel et artificiel en même temps, adap-table aux besoins et au type des expositions. Par ailleurs, le nouveau musée réserve de charmantes surprises du point de vue architectonique. En visitant les niveaux sou-terrains, on découvre par exemple l'ancien Fëschmaartskeller, vestiges du bâtiment ayant abrité le Conseil Provincial à partir du XVI' siècle (fig. 18). Cette cave voûtée, qui servait autrefois comme dépôt de la section archéologique, est aujourd'hui partie inté-grante du parcours muséographique et se situe juste derrière la mosaïque de Vichten, chef-d'oeuvre du musée (fig. 17). Une autre conquête architecturale est l'intégration dans le parcours du visiteur d'une cour intérieure, jadis délaissée et mal-propre. D'une part cette cour relie verticale-ment les niveaux 'archéologie gallo-romai-ne', 'moyen-âge' et 'beaux-arts', et d'autre part, elle constitue un moment de repos au cours de la visite du musée. Par ailleurs, la cour bénéficie du même système de couver-ture que le patio et la salle Wiltheim, un toit en verre. Quant à. l'étendu du Musée national d'histoire et d'art, ce dernier n'est pas seule-ment constitué du bâtiment imposant pré-senté ci-dessus, mais il comprend également la section 'vie luxembourgeoise' abritée dans les maisons du côté droit de la rue Wiltheim. Un magnifique escalier d'époque renaissance (1580, fig. 16) mène â. une passerelle reliant le corps principal du musée avec ses annexes. Cette partie du musée n'a pas été oubliée par les architectes qui proposent à. plusieurs endroits des ouvertures renvoyant à la section 'vie luxembourgeoise'. À partir des salles 'art ancien' et depuis la discrète embrasure de la Fig. 9 Fig. 10 Fig. 8 Fig. 11 13Fig. 12 14 Fig. 14 Fig. 13 salle Wiltheim (fig. 6), le visiteur peut jeter des coups d'oeil sur les maisons d'en face. Les fentes dans la nouvelle façade sont des éléments esthétiques dans un program-me architectural avant tout fonctionnel. Les concepteurs ont pris la liberté de jouer avec la lumière sans qu'elle puisse interférer dans l'exposition des objets. De jour, cette ligne verticale laisse entrer la lumière naturelle et permet d'orienter le visiteur par rapport au monde extérieur. De nuit, cette même ligne se transforme en source lumineuse artificiel-le qui crée un jeu de lumière ensemble avec les fils lumineux du parvis qui se rencontrent et créent un rythme enchanteur sur la place du Fëschmaart (fig. 2). A l'intégration respectueuse dans le quartier de la vieille ville et à. la conservation et présentation adéquates des objets, s'ajou-te finalement l'idée que l'architecture est aussi au service du visiteur du musée. Comp-tant une surface d'exposition de 4600 m', étendue sur dix niveaux, le visiteur risquait de se perdre dans ce «musée encyclopédique», si les architectes n'avaient pas prévu une pré-sentation chronologique par niveau, accom-pagnée d'une claire signalétique. En effet une visite intégrale du musée débute au niveau ?5, tout en bas dans la coulisse magique du rocher, avec la section 'préhistoi-re'. Au fur et à. mesure que le visiteur remon-te les étages, il avance aussi dans le temps. S'enchaînent les sections 'protohistoire', 'époque gallo-romaine', 'moyen-âge', 'armes et forteresse' pour finir aux 'beaux- arts anciens' (fig. 13) et 'contemporains'. La visite est couronnée par la section 'art luxem-bourgeois' installée au niveau +5 en dessous du toit de l'ancienne maison de Scherff. Le point fort d'une telle présentation réside dans la possibilité de visiter telle ou telle sec-tion sans devoir parcourir d'abord plusieurs autres. L'ascenseur (ou les escaliers) emmène le visiteur au niveau désiré. Le but recherché est visiblement d'inciter les gens à. visiter le musée régulièrement et «en petites doses». Mieux vaut «un mur des lamentations» qu'une façade «pseudo» bourgeoise Fig. 15En guise de conclusion il faut dire qu'il s'agit d'un bâtiment qui marie intelligem-ment plusieurs moments de l'histoire archi-tecturale et de l'histoire tout court de la ville de Luxembourg. Fondé sur le rocher, consti-tuant la coulisse des sections archéologiques, le bâtiment englobe le Fëschmaartskeller (XVI' siècle), plusieurs maisons bourgeoises (XVI'? XIX' siècles) et la place du Fëschmaart, le tout arrondi d'une architecture contempo-raine. S'il est admis de discuter sur la façon de présenter la place du Fëschmaart, on ne peut pas nier le mérite de l'avoir conservée inté-gralement et de l'avoir revalorisée. Au cours des deux dernières années, le projet du bureau d'architectes Christian Bauer n'a pas seulement trouvé une recon-naissance nationale, mais également une résonance internationale. Dans le récent atlas sur l'architecture contemporaine, la maison d'édition Phaidon place le projet du Musée national d'histoire et d'art de Luxem-bourg parmi les 1000 projets les plus intéres-sants des cinq dernières années réalisés dans le monde (The Phaidon Atlas of Contempo- rat)/ World Architecture, Phaidon 2004). Le bâtiment offre donc maintes possibi-lités pour présenter et rendre plus accessible tous les citoyens le patrimoine luxembour-geois. Reste à. espérer que les professionnels du musée en tirent le meilleur parti afin qu'une visite au musée devienne aussi natu-relle et fasse autant plaisir qu'une grillade le dimanche. Linda Eischen Fig. 16 imedia Fig. 18 Fig. 17 15


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76/2004 - Altstadt

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