08/06/2004 15:49 Alter: 15 yrs

Le Palais de Justice à Luxembourg

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?LE PALAIS DE JUSTICE À LUXEMBOURG «Très vieux et peu habitable, avec d'assez belles salles. Il est plein de curiosités de toutes espèces, avec de belles tapisseries qui sont meilleures que celles d'ici Palais de Bruxelles») (Archiduchesse Isabella, 1599)' «Le Palais de Justice, monument fort remarquable par sa situation, son importance et sa vétusté» (Louis-Charlemagne-Joseph Levéque, Evéque de la Basse-Mmaturie, 1837)2 Décor d'une coquille et d'animaux du répertoire Renaissance ornant une niche au rez-de-chaussée. D eux descriptions du même bâtiment, plus de deux siècles d'intervalle. On peut y ajouter celles de certains députés lors des débats sur le projet de loi relatif à la construc-tion d'une cité judiciaire au plateau du Saint Esprit à Luxembourg, le 19 mars 1993. Tous relèvent la vétusté des locaux. Mais regardons de plus près ce véné-rable bâtiment qu'est le palais de justice actuel, situé rue du Palais de Justice. Une première remarque s'impose: ce bâtiment n'a pas été construit pour abriter les activités judiciaires, à. l'opposé, par exemple, du palais de justice de Diekirch, chef-lieu de l'autre arrondissement judiciaire du Luxem-bourg. Il n'est dès lors pas étonnant que ce bâti-ment ne reflète pas l'archétype architectural des palais de justice de nombreux autres pays européens, où le palais de justice domine souvent une place publique. On y accède par un escalier monumental qui mène à. un péri-style surmonté d'un fronton et porté par des colonnes. Le Palais de Justice de Luxembourg ne correspond pas au credo du «Temple de la Justice »4. Certes, la transformation réalisée en 1887-1888 par l'architecte de l'Etat Charles Arendt lui donne une façade repré- 27sentative dans le style néo- Renaissance et une salle des pas perdus de belle facture au premier étage. Mais le Palais ne s'élève pas au-dessus de la ville comme le voudrait le modèle du temple: au contraire, l'escalier qui y mène depuis la rue du Nord descend vers le parvis. Ceci s'explique justement par l'histoire architecturale remarquable du lieu, l'un des bâtiments les plus anciens de la ville. Hôtel du Gouvernement Le Palais de Justice se situe sur une ter-rasse, séparée de celle du Marché-aux- Herbes, par un ravin que suit encore aujour-d'hui la rue du Palais de Justice. Au 16e siècle, s'y trouve la maison de l'échevin Nicolas Greisch. Leu juin 1554, un incendie ravage une bonne partie de la ville haute. La foudre s'abat sur l'église du «Knuedler», dont le grenier servait d'entrepôt à la poudre desti-née aux canons de la forteresse. L'incendie se propage aux maisons environnantes et finit par toucher le château du Bock, lieu de rési-dence ancestral des comtes de Luxembourg, puis des gouverneurs du pays de Luxem-bourg. On profite de ces destructions pour démolir ce château. Mais il faut trouver un nouveau logement pour les gouverneurs. Pierre-Ernest de Mansfeld, à l'époque gouverneur du Roi d'Espagne, rentre en 1557 de sa captivité comme prisonnier de guerre de l'armée française. En 1563, il com-mence les travaux de son palais somptueux à Clausen. Mais pour ses besoins de logement immédiat, il fait l'acquisition de la maison Greisch le 1er mai 1564 (selon d'autres sources en 1565) et en prend possession l'an-née suivante. Ce lieu va servir pendant plus de 200 ans de palais des gouverneurs du pays de Luxembourg. C'est dans cette bâtisse que logent vrai-semblablement l'archiduc Albert et l'archi-duchesse Isabella lors de leur séjour à Luxem-bourg du 21 au 23 août 1599 (voir citation en début d'article). De 1606 à 1609 ont lieu d'autres tra-vaux d'extension, commandés par le nou-veau Gouverneur, le comte Florent de Ber- laymont. Il fait ériger, vers 1606, le «Petit Bastion du Gouvernement» sur la terrasse surplombant le Pfaffenthal, créant un magnifique jardin qui bénéficie d'une vue extraordinaire sur les faubourgs de Clausen et du Pfaffenthal, et que le peuple appelle le jardin des Généraux (Generoolsgaart)>. En 1632, le citoyen Lucas Bosch reçoit (contre paiement d'une redevance annuelle) l'autorisation de bâtir deux archures contre l'aile sud de l'hôtel du Gouvernement pour stabiliser les maisons du côté opposé de la rue. L'archure supérieure est détruite en 1886 lors des travaux de transformation, tandis que l'autre (l'inférieure) est préservée et enjambe encore aujourd'hui la rue du 28 Palais de Justice entre le Palais de Justice et le Musée National d'Histoire et d'Art'. Après la prise de la ville par les troupes françaises sous le commandement du maré-chal de Créqui le 4 juin 1684, les nouveaux commandants réparent les dégâts causés par le bombardement et continuent les travaux d'agrandissement. Du 21 au 26 mai 1687, le Palais accueille le roi Louis XIV en visite au pays, en compagnie de Madame de Mainte-non, du dauphin et du poète Jean Racine, en sa qualité d'historiographe du Roi. A en croi-re les plus récentes analyses architecturales, les salles réservées au Roi et à sa suite exis-tent encore aujourd'hui: il s'agirait des actuelles salles d'audience du premier étage ainsi que de certaines salles de l'aile latérale du même étage. Pendant le règne autrichien au 18e siècle, les gouverneurs résident dans l'Hôtel du Gouvernement, le dernier en date étant le baron Blaise-Columban de Bender qui est contraint de capituler devant le siège des troupes révolutionnaires françaises le 7 juin 1795. jine nn e Triçadu Palais de Justice C'est sous le régime révolutionnaire que l'Hôtel du Gouvernement change d'affecta-tion et devient Palais de Justice. Pourtant, il ne s'agit pas de la première utilisation du bâtiment comme lieu de justi-ce. Le siège des Nobles, juridiction compé-tente pour toutes les causes ayant pour objet les biens et l'honneur des nobles, tenait ainsi ses réunions à l'Hôtel du Gouvernement entre 1701 et 1716, avant de se réunir dans la salle des Etats de l'Hôtel de Ville jusqu'à son abrogation'. Après la prise de la ville par les troupes révolutionnaires, la Convention rattache le Luxembourg au territoire de la République française et en fait le Département des forêts. L'administration est placée sous le contrôle du Représentant du peuple Joubert. Celui-ci abroge tous les cours et tribunaux de l'An-cien Régime par décret du 22 thermidor an Ill (9 août 1795) et les remplace par les tribu-naux civil et criminel.Pour loger ces tribunaux, l'arrêté des Représentants du Peuple près les armées de Sambre et Meuse et du Rhin en date du 29 vendémiaire an IV (21 oct. 1795) désigne com-me Palais de Justice le Palais des Gouverneurs. Par arrêté du 29 fructidor an VI (15 sep-tembre 1798), la rue du Gouvernement est renommée rue du Palais de Justice. Il est discuté si le procès le plus connu de l'époque, celui du berger Michel Pintz d'As- selborn, le célèbre Schéifermisch, s'est tenu dans le nouveau Palais de Justice. Il semble-rait en effet, selon le jugement du Conseil de Guerre de la XXV' division militaire du 10 mai 1799, que l'audience se soit tenue à. la mai-son de l'ancien Conseil Provincial', située l'emplacement de l'actuel Hôtel des Postes. Pintz est condamné à la mort par décollation pour l'assassinat de trois gendarmes lors de la guerre des gourdins (Klöppelkrich)>. Batty Weber ne mentionne pas non plus le Palais de Justice dans sa pièce De Schéifer vun Asselbum (1889). Le dernier acte du drame se joue au Fort Olizy, lieu d'emprisonnement du berger Pintz. Un pêle-mêle de styles. Aucune e'poque n'est e'pargnée car l'intérieur du Palais de Justice combine Renaissance, Baroque, Néo-Renaissance et Epoques Modernes. .Nouvelle D'autres sources rapportent que le tri-bunal militaire avait été installé au Palais de Justice dès 1795. Le jugement du 8 nivôse an VII (28 décembre 1798), prononcé dans l'af-faire de Clervaux, par lequel sept accusés d'assassinat furent condamnés à. la peine de mort, mentionne que le Conseil de Guerre s'est réuni dans le lieu ordinaire des séances du Tribunal criminel du Département des Forêts au Palais de Justice de Luxembourg'. En 1843, ont lieu des travaux de trans-formation, et on installe les écuries de la Gen-darmerie dans l'aile est du bâtiment (où elles resteront jusqu'en 1881). Une grille vient clôturer le parvis le long de la rue du Palais de Justice. Dès 1870, le parvis est éclairé au gaz. Le Palais de Justice de cette époque est bien plus qu'un lieu de justice. Y sont égale-ment installés le Conseil d'Etat, la Chambre de Commerce, le Collège médical (y compris son laboratoire), la Commission d'agricultu-re et la Chambre des Notaires'. Dans la nuit du 25 au 26 juin 1886, le Palais de Justice est ravagé par un incendie, touchant l'aile est du bâtiment, les écuries de la gendarmerie et les salles de la Commission d'Agriculture. Profitant des travaux de res-tauration, l'architecte de l'Etat, Charles Arendt, réalise alors d'importants travaux de transformation, qui donnent au bâtiment son aspect actuel. Le bâtiment reçoit une nouvelle façade sur son aile est (donnant sur le parvis) qui est agrandie et devient l'aile principale du bâti-ment. Arendt y déplace l'entrée du bâtiment. La nouvelle façade est louée pour son air solennel et sa belle symétrie. L'architecte appose au-dessus de la nou-velle entrée principale les emblèmes de l'Etat ainsi que l'inscription «Palais de Justice». 29Le jardin reste un lieu d'attraction pour les habitants de la ville. Le bastion supérieur du Gouvernement est détruit entre 1875 et 1878, et l'emplacement prend le nom de rempart et jardin du Casino.' Le Palais de Justice passe sans grandes transformations les deux guerres mondiales. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la pierre armoirée, représentant les emblèmes nationaux avait été enduite de plâtre pour la cacher". La cave située sous la rue du Nord et accessible par le rez-de-chaussée sert d'abri anti-aérien. L'aspect extérieur change peu au cou-rant du XXe siècle, même si la façade est réno-vée en 1974. L'aménagement intérieur par contre fait l'objet de plusieurs transformations succes-sives. Les salles d'audience sont rénovées les unes après les autres et de nouvelles salles sont aménagées pour tenir compte de l'aug-mentation du nombre d'affaires. L'une des dernières modifications déplace le vestiaire des avocats dans le couloir du premier étage. Lors de ces travaux on découvre, parfois inopinément, des vestiges de l'ancien bâti-ment, remontant en partie jusqu'à la période de l'échevin Greisch. Ainsi, les décorations en stuck des plafonds datent probablement de l'époque des gouverneurs Mansfeld et Ber- laymont. L'analyse dendrochronologique de la toiture a permis de dater le découpage des arbres à 1534-1544 et 1599-160014. Ceci prouve non seulement que le toit, notam-ment celui de la partie principale du bâti-ment, reste celui de l'époque Greisch et Mansfeld/Berlaymont, mais également que les destructions par les bombardements lors du siège français en 1684-85 concernaient essentiellement le bastion et non le bâtiment. Le Palais de Justice est le lieu d'actes de destruction dans les années 1980. Le 24 mai 1984, des femmes de charge décèlent un début d'incendie dans le cabinet des juges d'instruction, plus précisément le bureau central des greffiers'. Environ 80 dossiers sont la proie des flammes. Peu de temps après, une bombe explose dans le bâtiment, détruisant une partie du mobilier." Aujourd'hui, le Palais de Justice héberge une grande partie des chambres du Tribunal 30 Des maîtres Lombards, résidents en ville de Luxembourg et spécialistes des colonnes candélabres seraient-ils a l'origine de la construction de cette double baie construite au xvr siècle ?d'Arrondissement, le cabinet d'instruction et les services du parquet de Luxembourg. Par contre, une partie importante des bureaux des juges et greffiers a été déplacée, pour manque de place, dans divers bâtiments annexes, éparpillés dans la vielle ville. Les registres de l'état civil ont déménagé dans l'avenue Monterey, tandis que le registre de commerce et des sociétés, après un bref pas-sage à. Eich, est actuellement installé au Kirchberg dans les nouveaux locaux de la Chambre de Commerce. Les chambres com-merciales se sont installées sur la place du Saint-Esprit où se trouve également une salle d'audience. L'éparpillement des services judiciaires sur une dizaine de bâtiments et le caractère vétuste de certains d'entre eux crée des conditions de travail difficiles pour les ser-vices judiciaires et n'est pas adapté à. une jus-tice moderne, efficace et accessible. La construction de la Cité judiciaire sur le pla-teau du Saint-Esprit saura y remédier. Ceci devrait aussi permettre d'appro-fondir l'analyse architecturale du Palais de Justice actuel, y compris par des études archéologiques. Notamment son jardin, mais aussi certaines parties de la construction, devraient encore cacher bien des trésors architecturaux et archéologiques. On y soupçonne des vestiges de la première enceinte, ainsi que de l'ancienne porte nord de la ville. Steve Jacoby ' Cité dans Jean J. Müller, Historique du Palais de Justi-ce, Feuille de Liaison St. Yves, 1984, pp. 7- 14, p.9 ibid., p. 7; Document parlementaire n°4460; " La Justice en ses temples, Association française pour l'histoire de la Justice, 1992, Ed.Brissaut/Ed. Errance, Poitiers/Paris; 5 Jean J. Müller, op.cit., p. 13; ° Jean J. Müller, op. cit., p. 14; ' Nicolas Majerus, Histoire du Droit dans le Grand- Duché de Luxembourg, 1949, Luxembourg, p.409; ° Le jugement, reproduit intégralement dans la brochu-re «Batty Weber: De Schéifer vun Asselburn? de la Theaterkëscht Marner (1989) mentionne comme lieu de réunion la «maison de l'ancien Conseil»; 9 Paul Wurth-Majerus, Hôtel du Gouvernement, Palais de Justice actuel, Ons Hérnecht, H. 1-2 (1939), p. 7 ibid.; Jean J. Müller, op.cit.; Alphonse Rupprecht, Logements militaires à Luxem-bourg pendant la période de 1794 à 1814, Ons Hérnecht, 1917-1928, p. 164, cité dans Jean J. Müller, op. cit., p. 12; Jean J. Müller, op. cit., p. 12; 14 Analyse architecturale réalisée en 1995 (non-publiée); le Jean J. Müller, op. cit., p. 12; 1° Romain Durlet, 200 Jahre Palais de Justice, Tageblatt, 3 décembre 1996, p. 10. Les façades du Palais de Justice ne laissent pas soupçonner l'existence d'un jardin dit «des officiers» qui se trouve entre la terrasse du palais et les murs bastionnés. 31


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